Accueil > démocratie, droits, féminisme > Culture : où sont les femmes ? De l’écrasante domination masculine dans la culture, aussi

Culture : où sont les femmes ? De l’écrasante domination masculine dans la culture, aussi

Culture : où sont les femmes ?

De l’écrasante domination masculine dans la culture, aussi

Libé Lyon/ Culture – Elles s’amusent et s’esclaffent à l’avance des réactions que pourrait susciter leur intervention, ce vendredi. « On sait très bien que les hommes vont vachement avoir envie de pisser et fumer au moment où on va prendre la parole ! » prévoit malicieusement Sylvie Mongin. Fondatrices de l’association H/F, Christine Bolze, Sylvie Mongin, Géraldine Bénichou et Françoise Barret ont rédigé dans la joie et la bonne humeur un texte qu’elles vont lire lors de la grand’messe du spectacle vivant organisée par la Région Rhône-Alpes (1), et qui rappelle le déséquilibre abyssal entre hommes et femmes dans l’attribution des responsabilités et des subventions dans le domaine du spectacle vivant…

Un chiffre pose le problème : « 95% du budget alloué en 2008 par l’Etat à la culture en Rhône-Alpes est géré par des hommes », souligne Géraldine Bénichou, metteuse en scène du Théâtre du Grabuge. Face à ce constat sévère, l’association veut, résume Sylvie Mongin, metteuse en scène de la compagnie Les Trois-Huit, profiter de la tribune accordée pour « demander quelles actions la Région – et au-delà, les collectivités publiques et les professionnels – va mettre en place pour que l’égalité H/F, inscrite dans la constitution et les lois, soit appliquée au spectacle vivant ». Les nombreux participants à ces « rencontres pour le spectacle vivant » auraient bien tort de profiter de leurs dix minutes d’intervention pour aller fumer une clope ou se soulager. Car la situation révélée par ces chiffres édifiants a de quoi les interpeller vivement !

L’association H/F est née après un rapport commandé en 2006 par le ministère de la Culture sur l’égalité des hommes et des femmes dans le spectacle vivant (2). Il soulignait notamment que 92% des théâtres co-financés par l’Etat sont dirigés par des hommes, que 97% des musiques entendues dans nos institutions sont composées par des hommes, que parmi les spectacles créés en 2003 et 2004, 85% ont été écrits et 78% mis en scène par des hommes. Plus grave, il révèle enfin que le montant moyen des subventions attribuées aux scènes nationales est bien moindre (de l’ordre de – 30%) quand elles sont dirigées par une femme (3). « De façon générale, moins il y a d’argent, plus il y a de femmes !» résume Géraldine Bénichou, qui redoute que l’actuel désengagement de l’Etat dans la culture, parce qu’il touche d’abord les moins nantis, accentue encore ce déséquilibre.

A la parution de ce rapport, plusieurs actrices culturelles de Rhône-Alpes avaient été invitées au ministère de la Culture pour en débattre. « On a vu tout de suite que ce rapport ne serait pas enterré. Du coup, on a eu envie de lancer ces analyses au niveau régional », raconte Sylvie Mongin. Résultat : « c’est un peu pire ! » en Rhône Alpes, sourit la metteuse en scène, qui souligne que pas un seul centre dramatique national (CDN) ni aucune scène nationale en Rhône-Alpes n’est dirigée par une femme. Une exception remarquable cependant : la Ville de Lyon compte de nombreuses femmes à la tête de ses institutions culturelles, dont Claudia Stavisky au Théâtre des Célestins, et Sylvie Ramond au Musée des Beaux-arts (3). La culture, qui se projette volontiers à l’avant-garde de la société, serait-elle encore plus rétrograde que l’armée ou les grandes entreprises, aujourd’hui mieux placées en terme de parité ? « Il y a la prétention d’innover, mais on n’est jamais que le buvard de l’état du monde » soupire Sylvie Mongin. « C’est grave ! La culture c’est aussi la façon dont une société se raconte. Qu’elle soit aussi largement dominée par les hommes, c’est juste pas possible ! » prolonge Géraldine Bénichou, avant de partir dans un grand éclat de rire, très vite communicatif. « Il y a quelque chose d’assez joyeux dans cette prise de conscience, poursuit Sylvie Mongin. Elle permet une relecture du monde sous un angle de vue renouvelé, amusant et stimulant. Il faudrait que le public partage ce rire-là et qu’en ouvrant un programme qui ne compte aucune auteure ni metteuse en scène, il trouve que c’est une plaisanterie ! »

Les réunions de l’association H/F semblent effectivement très gaies : on n’y sent pas la pesanteur des revendications, la douleur de l’injustice ou une quelconque revanche à prendre sur la gent masculine. « On n’est surtout pas dans la victimisation ou la culpabilisation. On souhaite simplement renvoyer ce questionnement aux différents acteurs de la culture, artistes, élus, services, etc., en espérant que cette prise de conscience amorce un changement et une vraie volonté d’appliquer la loi », résume Christine Bolze, directrice du centre de ressources Enfance, art et langages, à Lyon. « C’est un combat réjouissant car au-delà de la question de la parité, on interroge les pratiques artistiques » poursuit Géraldine Bénichou. Ce n’est en effet sûrement pas un hasard si les rares lieux ou des compagnies en Rhône-Alpes initiées par des femmes (comme Les Trois-Huit, la Nième compagnie ou le Théâtre Craie) sont gérés collectivement (avec, au NTH8, une égalité de salaires pour tous les permanents – impensable dans les institutions dominées par les hommes !). Ils privilégient de surcroît des modes de fabrication originaux. « Les chemins artistiques des metteuses en scène sont plutôt singuliers, ils ne reproduisent pas le système car il n’a pas été inventé en leur compagnie » analyse Sylvie Mongin, qui cite également « l’arbre qui cache la forêt : Ariane Mnouchkine et son Théâtre du Soleil ». Pour elle, si l’on veut accorder plus de place et de responsabilité aux femmes dans la culture, « il est nécessaire aussi de repenser les fonctionnements et ne pas s’inscrire dans des modèles préexistants ». Maintenant que le débat est lancé, c’est bon, Messieurs de la culture, vous pouvez aller vous en griller une…

Anne-Caroline JAMBAUD

(1) Rencontres pour le spectacle vivant en Rhône-Alpes, vendredi 6 mars à partir de 13h30 au Centre culturel Théo Argence de Saint-Priest.

(2) Rapport de Reine Prat « Pour l’égal accès des femmes et des hommes aux postes de responsabilité, aux lieux de décision, à la maîtrise de la représentation », mai 2006. http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapport/prat/egalites.pdf

(3) En 2003, la moyenne des subventions attribuées aux scènes nationales par l’ensemble de leurs partenaires était de 2.096.319 €. Quand elles étaient dirigées par un homme, cette moyenne s’élevait à 2.347.488 €. Quand elles étaient dirigées par une femme, la moyenne des subventions perçues était de 1.764.349 €.

(4) Mais aussi Simone Blazy au musée Gadagne, Anne-Catherine Marin aux Archives municipales, Sylvie Burgat aux Biennales, Anne Poursin à l’Auditorium (en partance) ou Catherine Bouvard aux Subsistances (directrice déléguée). Joindre hfasso@yahoo.fr

Publicités
  1. macdougal
    mars 6, 2009 à 10:04

    « Les réunions de l’association H/F semblent effectivement très gaies : on n’y sent pas la pesanteur des revendications, la douleur de l’injustice ou une quelconque revanche à prendre sur la gent masculine. « On n’est surtout pas dans la victimisation ou la culpabilisation. »
    Cet article est intéressant mais je ne peux me retenir de faire du mauvais esprit.
    En effet on est toujours dans la femme qui fait le jeux du patriarcat depuis des siècles: « je veux faire avancer les choses , mais regardez je ne suis pas menaçante, je ne vous embêterai pas avec la lourdeur de mes revendications ou ma douleur « , c’est tout à fait ce qui circule chez certaines des quelques (peu)féministes sur internet, surtout ne pas être agressives, comprendre que les hommes aussi souffrent de ce pariarcat..
    Dans la culture quand l’homme est révolté, dénonce l’injustice , c’est un rebelle, sa peinture ou sa musique est puissante empreinte d’une rage etc… l
    Les gentilles femmes pleines d’humour qui ne veulent pas déranger, n’ont jamais rien obtenu et n’obtiendront jamais rien la culture est aux mains des mecs et ils ne sont pas prêts à partager.

  2. mars 6, 2009 à 10:07

    je suis d’accord 😉

  3. raptor
    mars 6, 2009 à 11:18

    Je pose ici cette intervention posée en réaction à la parution du dernier hebdo socialiste:

    On 6 mar, 02:27, fanchon wrote:

    Jamais un n° de L’Hebdo n’avait autant parlé des femmes pour un 8 mars.

    Bon, supportons qu’il parle de la Journée DE LA Femme, comme on ne dit pas à gauche !

    Mais il y a surtout LA femme dont on ne parle pas : après trois années bien remplies, rien ne justifiait semble-t-il d’imprimer nulle part le nom de Ségolène Royal, en 36 pages, sous le joli titre du « long chemin des dames »…..

    Ce monument est à conserver : pour la présentation que nos maquettistes ont particulièrement soignée (merci Pascale et Joëlle) ; mais aussi – en souriant jaune – pour le contenu. Je l’ai lu un peu vite, mais déjà assez pour y trouver en creux tout le reflet de notre parti dans son état actuel.

    Quelques remarques.

    On dirait qu’il fallait gommer toute l’action des féministes qui ont tant travaillé ces dernières années ; mais c’est vraisemblablement par ignorance de la ténacité et de la volonté montrées par Yvette Roudy et Geneviève Couraud ?

    Trouver une longue interview de Maya Surduts dans le journal des socialistes, un comble ! (ou bien aurait-elle adhéré il y a peu ??)

    Le mot « parité » n’est .présenté qu’en forme d’objectif ou de promesse Coué, sans indication concrète sur la manière d’y arriver.

    L’historique de l’action des femmes ministres socialistes est à savourer, pour tout ce (et celle) qui ne fallait surtout pas citer !

    Jamais le féminisme (difficilement admis dans la Déclaration de principes en mai) n’avait trouvé de telles langues ou plumes de bois pour s’exprimer. Sans compter les imprécisions et flottements. Il y avait plus fort à dire ! Faut-il en rire ou en pleurer ?

    Au bout de 3 mois, à la veille du 8 mars, la nouvelle commission nationale n’est toujours pas annoncée. Pour la présider, on a bien voulu accepter comme un symbole la venue d’une Hongroise pour cette année européenne, mais je me demande si le symbole n’est pas plutôt une image de tourisme ? Faudra-t-il dresser dans la cour de Solfé une statue à la SN inconnue ? il a fallu nommer enfin une SN- adjointe, et dont personne ne connaît non plus le palmarès. On voit bien que ce n° 521 essaie de combler le vide. Il est vrai que la liste des membres de la commission nationale sortante s’était quasiment intégrée au comité de soutien à Ségolène – et ressemble maintenant à une ligue dissoute….

    Que va-t’il se passer désormais ? Nous devrons faire campagne en répétant que « La parité « volontaire » n’a pas été atteinte pour les Européennes, même si l’on s’en approche : 3 femmes têtes de listes sur 8 régions françaises » (page 29) ?? on ne dira donc pas que 2 femmes têtes de listes sur les 7 régions de métropole, cela « approche » difficilement la parité…. Comment voter jeudi prochain, sur ce qui parait difficilement comme un choix ? on voit les problèmes du Sud-Est, et je ne suis pas dans la région Ouest où je pourrais soutenir Bernadette Vergnaud.

    Je veux tenir, pour que nous arrivions à changer notre parti, un jour… mais cela devient vraiment dur…Tout notre réseau DA fait du bien, heureusement.

    Merci, toutes et tous.

    http://desirsdavenir76.over-blog.com/article-28713944.html

  4. wildo
    mars 7, 2009 à 9:11

    Merci Raptor.
    Tiens au passage Vendredi a fait une édition spéciale femme, avec des blogs de femmes courant left blogs, vous savez ceux qui en 2008 m’ont fait un basching anti féministe en règle … 😉
    Ce sont les filles « blog de meufs » qui ont un courant appellé femmes engagées. Tout à fait dans les critères pointés par MacDougal : faut être coole, pas troooop revendicatrice, pas gêner la left bloggerie mâle etc
    Le Post a fait un billet hier faussement indigné par rapport aux quelques réactions sexistes que cette parution unique à pu suciter … j’ai bien envie de leur envoyer les tombereaux d’insultes reçues l’année dernière, histoire qu’ils prennent la mesure de l’ampleur de la haine anti féministe véritable 😉

  5. mars 11, 2009 à 12:53

    Arrivé ici via MauvaiseHerbe, je suis agréablement surpris de constater la réaction de macdougal.
    En tombant sur l’article sur Libé Lyon vendredi dernier, j’avais eu la même et j’avais envoyé un mail à des copines féministes, dont je me permets de citer un extrait :

    « On n’est surtout pas dans la victimisation ou la culpabilisation. On souhaite simplement renvoyer ce questionnement aux différents acteurs de la culture, artistes, élus, services, etc., en espérant que cette prise de conscience amorce un changement et une vraie volonté d’appliquer la loi », résume Christine Bolze, directrice du centre de ressources Enfance, art et langages, à Lyon. »
    […]
    j’ai l’impression d’un exemple de plus que les féministes doivent toujours se justifier d’être féministes, en gardant les qualités « naturelles » des femmes : douceur, joie et sourire. Leur meilleur visage, quoi ! 😉
    Et que les dominées doivent être positives, modernes, quoi ! La lutte, c’est mal.

    Pour un super article de Mona Chollet :
    Arrière-pensées des discours sur la « victimisation »
    http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/CHOLLET/15078

    et un extrait de son bouquin « Rêves de droite » (éditions Zones) qui reprend le même thème :
    Lutter contre la «victimisation» plutôt que contre les discriminations
    http://rachid-zz.skynetblogs.be/post/5920329/lutter-contre-la-victimisation-plutot-que-con

    En passant, Mona Chollet anime un site :
    http://www.peripheries.net/

    Et les éditions Zone ont publié
    « Non c’est non
    Petit manuel à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire »
    dont le texte est disponible en ligne
    http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=60

    et en brochures
    http://infokiosques.net/spip.php?article643

    Voilà pour la promo.
    rage&courage

  6. mauvaise herbe
    mars 11, 2009 à 1:46

    « Pour un super article de Mona Chollet :
    Arrière-pensées des discours sur la « victimisation »
    http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/CHOLLET/15078 »

    Je confirme, excellent article ! Merci Cedric 😉

  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :