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Comment la politique de l’orgasme a détourné le mouvement des femmes.

Comment la politique de l’orgasme a détourné le mouvement des femmes.
Par Sheila Jeffreys.

A lire chez Mauvaise Herbe
Traduit par Monique Louicellier

Extraits :

« Toujours et depuis les années 60, les sexologues, les sexuelles libérales, et les entrepreneurs de l’industrie du sexe ont cherché à discuter du sexe comme s’il était entièrement séparé de la violence sexuelle et n’avait aucun lien avec l’oppression des femmes. Les théoriciennes féministes et les militantes contre la violence, ont appris pendant ce temps à considérer le sexe d’un point de vue politique. Nous avons observé que l’appropriation par les mâles du corps des femmes, sexuellement et reproductivement, est la fondation même de la suprématie masculine et que l’oppression dans et par la sexualité fait la différence entre l’oppression des femmes et celles des autres groupes opprimés.
Si nous voulons avoir une petite chance de libérer les femmes de la peur et de la réalité de l’abus sexuel, une discussion féministe sur la sexualité doit être intégrée à tout ce que nous pouvons comprendre de la violence sexuelle dans la façon à laquelle nous pensons au sexe. Mais ces temps-ci les conférences féministes ont des ateliers séparés, dans des espaces différents, sur la manière d’accroître le « plaisir » sexuel et sur celle pour survivre à la violence sexuelle – comme si ces phénomènes pouvaient être plaçés dans des boîtes différentes. Des femmes se nommant elles-mêmes féministes soutiennent actuellement que la prostitution peut être une bonne chose pour les femmes, afin qu’elles expriment leur « sexualité » et fassent des choix de vie gratifiants et libérateurs. D’autres promeuvent les pratiques et les produits de l’industrie du sexe auprès des femmes pour en faire de l’argent, sous forme de strip-tease lesbien et de l’attirail du sado-masochisme. Il y a maintenant des communautés entières de femmes, de lesbiennes et de gays où toute analyse critique de la pratique sexuelle est traitée comme sacrilège et stigmatisée comme « conformisme politique ». La liberté est représentée par l’obtention de plus gros et de meilleurs orgasmes par tous les moyens imaginables, y compris des ventes d’esclaves aux enchères, l’utilisation des femmes et des hommes prostitués, et des formes de dommage corporel permanent comme des marques au fer rouge. La forme traditionnelle de la sexualité masculine suprémaciste basée sur la dominance et la soumission, l’exploitation et l’objectification d’une classe de femmes esclaves est célébrée pour ses potentialités émoustillantes et « transgressives ».

« La pornographie est dans les boîtes-aux-lettres, et la machine à fabriquer de plus en plus de puissants orgasmes est disponible immédiatement grâce aux bons offices de l’industrie mondiale du sexe. Et au nom de la libération des femmes, beaucoup de féministes sont aujourd’hui en train de promouvoir des pratiques sexuels qui – loin de révolutionner et de transformer le monde – sont profondément mêlées aux pratiques du bordel et de la pornographie. »

« Dans les années 1980, alors que les lesbiennes perdirent leur confiance dans leurs propres visions, forces et possibilités – parce que le féminisme fût l’objet d’attaques et que l’industrie du sexe devint de plus en plus puissante – beaucoup se tournèrent vers les hommes gais pour trouver leurs modèles et commençèrent à se définir elles-mêmes comme « déviantes sexuelles. » Elles développèrent une identité en contradiction totale avec celle du féminisme lesbien. En effet, les lesbiennes féministes célèbrent le lesbianisme comme l’apogée de l’amour de la femme, comme une forme de résistance à tous les comportements et valeurs de la culture mâle suprémaciste qui inclue la pornographie et la prostitution. Les lesbiennes libertaires s’insurgèrent pour condamner le féminisme dans les années 80, elles attaquèrent les lesbiennes féministes pour avoir « désexualisé » le lesbianisme et choisirent de se considérer elles-mêmes comme « pro-sexe. » Mais les comportements de cette tribune « pro-sexe » tourna à la réplique de la version du lesbianisme qui avait été traditionnellement offerte par l’industrie du sexe. Les courageuses nouvelles lesbiennes « transgressives » avaient les mêmes constructions sadomasochistes et butch/fem qui ont longtemps été les aliments de base de la pornographie des hommes hétérosexuels.
De telles lesbiennes embrassèrent les pratiques de l’industrie sexuelle comme constituantes de ce qu’elles étaient vraiment, la source de leur identité et de leur être. Mais tout le temps, elles se sentaient déficitaires car leur envie d’une sexualité extrêmiste, corsée, celle pratiquée par quelques hommes gais, leur semblaient toujours hors de leur portée. Dans des publications telles que Wicked Women à Sydney, dans le travail de Cherry Smyth et Della Grace au Royaume-Uni et Pat Califia aux Etats-Unis, ces lesbiennes pleurèrent sur leur inaptitude à aimer le sexe dans les toilettes, les aventures d’un soir, ou à parvenir à être attirées par des enfants. Des thérapeutes sexuelles lesbiennes, comme Margaret Nicholls, devinrent une partie importante d’une nouvelle industrie lesbienne du sexe.

Maintenant il y a une tendance dans les magazines traditionnels féminins et féministes à présenter cette sexualité lesbienne de la prostitution comme un hors d’oeuvre appétissant à goûter et à consommer pour les femmes hétérosexuelles. Le lesbianisme « transgressif », dérivé de l’industrie du sexe et parodiant la culture gaie mâle, est maintenant présenté comme une sexualité « de la femme » progressive, un modèle pour ce que les femmes hétérosexuelles pourraient et devraient être. »

« Le « sexe » promu par les magazines féminins et même féministes, comme si c’était en fait séparé du statut et de l’expérience de la violence sexuelle dans la vie réelle des femmes, n’offre aucun espoir de déconstruire et de reconstruire la sexualité que ce soit celle des hommes ou celle des femmes. Le sadomasochisme et les scenarios de « fantasmes », par exemple, dans lesquels les femmes essaient de se « perdre » elles-mêmes, sont souvent utilisés par des femmes qui ont été sexuellement abusées. L’excitation orgasmique éprouvée lors de ces scenarios ne peut tout simplement pas être ressentie dans ces corps de femmes si et quand ces femmes restent ancrées dans la conscience de qui elles sont vraiment. L’orgasme de l’inégalité – loin d’encourager les femmes à chercher à créer une sexualité à la mesure de la liberté que les féministes imaginent – gratifie tout juste les femmes avec le « plaisir » de la dissociation. »

« Tellement de femmes, y compris des féministes, visèrent plus bas que le projet de libérer les femmes et décidèrent de rester bloquées dans la recherche de tout orgasme plus important par tous les moyens qui marcheraient. La recherche de l’orgasme de l’oppression sert de nouvel « opium du peuple. » Il dérive nos énergies des batailles qu’il est nécessaire d’entreprendre ici et maintenant contre la violence sexuelle et l’industrie globale du sexe. Se demander comment on ressent ces orgasmes, ce qu’ils veulent dire politiquement, s’ils sont obtenus à travers la prostitution des femmes dans la pornographie, n’est pas facile, mais n’est pas non plus impossible. Une sexualité de l’égalité adaptée à notre vision de la liberté a encore a être forgée et que l’on se bagarre pour, si nous voulons dégager les femmes de l’assujetissement sexuel. »

« La capacité des femmes d’érotiser leur propre subordination et de prendre du « plaisir » à partir de l’avilissement d’elles-même et d’autres femmes au statut d’objet pose un obstacle sérieux. Aussi longtemps que les femmes ont un intérêt dans le système sexuel comme il est fait – aussi longtemps qu’elles prendront leur pied de cette façon – pourquoi voudront-elles changer ? »

« J’affirme qu’il n’est pas possible d’imaginer un monde dans lequel les femmes sont libres tout en protégeant en même temps une sexualité basée précisément sur leur manque de liberté. Nos passions sexuelles doivent correspondre aux passions de notre imagination pour la fin d’un monde basé sur toutes ces hiérarchies abusives, incluant la race et la classe. Seule une sexualité de l’égalité et notre capacité d’imaginer et de travailler à une telle sexualité, rend la liberté des femmes envisageable. »

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